Opération «trouve un avion»

Lors de mon dernier article, j’avais choisi de m’isoler quelques semaines dans les montagnes colombiennes, le temps que l’orage sanitaire passe. Cinq jours plus tard, je m’envolais pour l’Europe, aussi épuisée que soulagée.

Cela fait maintenant cinq jours que je suis confinée chez moi – pour mon plus grand bonheur – et c’est seulement maintenant que je (re)trouve l’énergie de continuer mon récit. C’est difficile de décrire après coup l’enchaînement d’événements et les pics d’émotions qui ont rythmé la fin de mon voyage.

« Je veux écrire la chronique de tant de choses de ce temps » écrivait Etty Hillesum dans son journal en 1941 (mon conseil de lecture pour votre confinement). J’aimerais moi aussi pouvoir dépeindre ces moments d’Histoire que mes compagnons d’infortune et moi avons traversés.

En Colombie les choses se sont accélérées brutalement dès le 14 mars. Une vague de mesures restrictives s’est abattue sur le pays, avec application quasi-immédiate. D’abord, le président a annoncé la fermeture des écoles et des universités à partir du 16 mars. Puis la fermeture de toutes les frontières terrestres et fluviales à partir du 17 mars. Puis l’isolement total des ainés de plus de 70 ans à partir du 20 mars et ce jusqu’à fin mai. La mesure que nous redoutions tous, à savoir la fermeture des frontières aériennes, est tombée le 19 mars, avec application au soir du dimanche 22. Puis la fermeture des hôtels dès le 23. Depuis hier le pays est en confinement général pour minimum trois semaines et les contrevenants risquent de lourdes amendes et des peines de prison.

Je me trouvais à Casas Viejas, un petit paradis isolé dans la montagne, avec des arbres à perte de vue, des oiseaux multicolores, des hamacs et de super compagnons de voyage. Chaque jour nous prenions connaissance des nouvelles mesures et l’ambiance, d’abord légère et détendue, se plombait un peu plus. Les premiers touristes ont commencé à paniquer, d’autres venaient à comprendre que la suite de leur voyage à Cuba ou en Bolivie, allait être chamboulée, certains étaient déterminés à rester. Les insomnies ont commencé et on s’interrogeait tous sur la meilleure stratégie à adopter. Nous étions à près de 1000 km de Bogota et la première idée était de rester ici, à l’abris, le temps que cela se tasse. Et puis on a rapidement compris que la crise allait durer bien plus longtemps qu’annoncé. Les prix des billets d’avions s’envolaient et chaque jour des vols étaient annulés, sans aucune autre option de retour.

J’ai très vite acheté un premier billet de Carthagène (à 6 heures de routes) à Zurich via Amsterdam pour le 23 mars. Des rumeurs laissaient penser que l’aéroport de Bogota serait le premier à fermer et les autorités sommaient les touristes de ne pas s’y rendre sans ticket pour le jour même. J’étais en sécurité et en bonne compagnie où je me trouvais, mais je sentais que ce n’était que provisoire. Le 18 mars, quand mon ami Andreas m’a montré un e-mail, que l’une de ses amies avait reçu, disant qu’il n’y aurait plus de vol après le 22 mars, j’ai pris la décision d’investir dans un autre billet de Santa-Marta (à 1h30 de route) à Genève, via Bogota et Madrid pour le vendredi suivant. Rien n’était encore officiel mais je préférais assurer le coup… Même si au final mes vols pouvaient être annulés à tout moment.

L’ambiance était schizophrénique, les minutes semblaient des heures, nous alternions entre moments d’angoisse, chacun isolé devant son téléphone, et moments de relâche, à admirer les coucher de soleil, à danser ou à jouer tous ensemble au bord de la piscine. Nous nous sommes beaucoup soutenus mutuellement. L’humour et la musique ont eu une influence significative sur notre moral et nous avons bien ri en chantant à tue tête le tube « Should I stay or should I go?», puis régulièrement souri sur « Everything is gonna be alright ». Peu à peu, beaucoup de ceux qui à l’origine voulaient rester ont changé d’avis.

Jeudi 19 mars, à 3 heures du matin, après quatre nuits d’insomnie, j’ai racheté un autre billet de Santa Marta à Bogota, en business parce que c’était la seule option disponible. J’ai bien fait, parce que mon billet originel, par la suite retardé à deux reprises, ne m’aurait pas permis d’avoir ma correspondance pour Madrid. J’ai d’ailleurs réussi, une fois à l’aéroport, à faire embarquer Andreas sur le même vol que moi (alors qu’il avait un billet 4 heures plus tard et que les gardes de sécurité ne voulaient même pas le laisser entrer dans l’aéroport), en laissant croire que nous étions en couple. Jouer la comédie nous a mis du baume au cœur et voyager ensemble avait un petit goût de victoire.

Une fois à Bogota, nous avons retrouvé Davina et Aimee, qui étaient sur liste d’attente pour un vol vers Londres. Elles sont toutes deux montées dans l’avion, puis Aimee a été sommée de redescendre: le nombre de places disponibles avait été mal calculé par la compagnie. Elle aura finalement une place le lendemain soir. Andreas est passé par New-York et Londres pour rejoindre Hambourg. Daan n’a pas eu son avion pour Amsterdam et il se trouve actuellement confiné dans un hostel, qui accueille clandestinement de nombreux autres étrangers, pour une durée indéterminée.

Ce n’est qu’arrivée à Madrid que j’ai un peu relâché la pression. Et c’est seulement chez moi que je me suis sentie complément en sécurité. Je ne dors pas encore très bien, mais j’apprécie chaque seconde passée dans mon appartement (ça fait 86 400 par jour, c’est très appréciable, je vous assure).

La Colombie est un pays magnifique que je me réjouis de (re)découvrir lors d’une prochaine aventure. Je pense à mes amis là-bas, aux fabuleux êtres humains que j’ai rencontrés et à qui il faudra beaucoup d’énergie pour se relever. Je pense aussi à mes amis coincés loin de leur maison, en Argentine, en Nouvelle-Zélande ou ailleurs. Il paraît que patience est mère de toutes les vertus.

On m’a beaucoup demandé si je n’étais pas déçue d’avoir été contrainte de précipiter mon retour. La réponse est non. J’avais, à l’origine, organisé ce voyage sans date de fin, pour pouvoir écouter mes envies et me déplacer au gré du vent. Ces derniers mois, la vie m’a offert une infinité de magnifiques opportunités, dont celle de pouvoir revenir à Genève dans de bonnes conditions, pour un projet qui m’anime et dont je me réjouis de pouvoir parler. Le 12 mars à Carthagène, quelques dizaines d’heures avant que tout soit boulversé, j’ai acheté mes premiers billets d’avion retour. Au moment de choisir la date, je me suis demandée à quel moment je souhaitais rentrer. En cet instant, je ressentais une profonde envie de retourner rapidement chez moi. Et pourtant, pour la première fois du voyage, j’ai occulté mon intuition – en la reléguant au rang de fatigue passagère – et j’ai pris la décision qui semblait la plus rationnelle à ce moment là: prolonger mon périple de 7 semaines, afin de pouvoir profiter au maximum, en toute liberté (mot qui sonne étrangement aujourd’hui). A posteriori cette anecdote me fait sourire et me rappelle d’une part que mon cœur était prêt à rentrer et d’autre part que ma raison peut peaufiner les plans les plus perfectionnés, au final ce n’est pas elle qui contrôle la tournure que prennent les événements. Je suis donc infiniment heureuse d’être chez moi, même si les conditions de mon retour sont à mille lieues de ce que j’aurais pu imaginer.

J’ai appris plusieurs choses sur la façon de gérer une crise:

– En situation d’urgence, l’argent n’a plus aucune valeur, si ce n’est garantir ta propre sécurité. À ce moment-là, il faut investir un maximum pour mettre toutes les chances de ton côté

– L’information fiable et indépendante est la clé pour prendre les bonnes décisions. Je suis reconnaissante à l’ambassade de France en Colombie qui a, chaque jour, posté sur les médias sociaux une courte vidéo avec les derniers updates et les comportements à adopter

– Contrairement à ce qu’a écrit Sartre, je ne crois pas que « l’enfer c’est les autres »: la bienveillance et la solidarité permettent de surmonter bien des obstacles. L’enfer c’est probablement l’incertitude directement liée à la peur. J’ai une profonde admiration pour celles et ceux qui surmontent cela au quotidien

Je me réjouis de continuer ce blog, depuis mon salon, ma chambre ou mon balcon, de reprendre le fil de mes aventures au Pérou puis en Colombie, pour me remémorer, pour vous faire voyager, parce que le monde est beau et que j’aime le raconter.

Aéroport de Madrid, le 21 mars 2020
Santa Marta: un aéroport inoubliable
Dernier coucher de soleil en Colombie
N’oublions pas de sourire – Everything is gonna be alright

Un avis sur « Opération «trouve un avion» »

  1. Merci Aline de nous faire partager ton aventure. Et tu écris su bien….Content pour toi que tu ais pu assurer ce retour. Je sens que ton aventure n’est pas finie. Ce n’est q’une accalmie dans ta vie. Faire le point sur ton voyage, sud-américain et ton voyage intérieur. Que cette pause, pose, te soit douce et réfléchie . A bientôt j’espère .
    Amitiés. Bisous. Daniel

    J’aime

Répondre à Quilez Daniel Annuler la réponse.